La résurgence de la rougeole au Canada
Un système de santé publique sous pression
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Des éclosions récurrentes de rougeole mettent à l’épreuve le système de santé publique et les laboratoires du Canada, limitant les ressources à un moment où les taux de vaccination ont diminué, et où la désinformation continue de se propager. Pour les professionnelles et professionnels de laboratoire, cette résurgence a entraîné une augmentation de la demande diagnostique et du stress de la main-d’œuvre, ainsi qu’une pression accrue sur les systèmes qui aidaient autrefois à lutter contre la maladie.
Le point le plus bas est survenu en novembre dernier, lorsque l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), un organisme de santé spécialisé des Nations Unies, a révoqué le statut canadien d’élimination de la rougeole, que le Canada détenait depuis 1998. Cette perte est survenue après plus d’un an de transmission ininterrompue de la rougeole, à partir d’octobre 2024, lorsqu’un voyageur international a assisté à un mariage mennonite au Nouveau-Brunswick. Depuis, des cas ont été signalés dans toutes les provinces, sauf à Terre-Neuve-et-Labrador, ainsi qu’au Nunavut et au Yukon.
Il est regrettable d’observer les conséquences d’une perspective de la santé publique... quand les gens deviennent complaisants et pensent : « Je n’ai pas besoin [d’une vaccination contre la rougeole] parce que cette maladie n’existe pas ici », indique le Dr Mazzulli.
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Après une hausse spectaculaire à 5 425 cas de rougeole en 20251 — par rapport à seulement 157 cas2 entre 2018 et 2023 — les chiffres ont maintenant diminué, avec seulement 19 cas signalés lors de la dernière semaine complète de l’année. Pour retrouver le statut d’élimination de la rougeole, le Canada doit être exempt de transmission continue de la même souche du virus de la rougeole pendant au moins 12 mois, explique la Dre Eleni Galanis, directrice générale du Centre des infections émergentes et respiratoires et de la préparation aux pandémies à l’Agence de la santé publique du Canada (ASPC).
La rougeole, qui se propage par voie aérienne, peut provoquer une maladie grave chez une petite proportion de patients, en particulier les enfants et les personnes immunodéprimées, explique la Dre Galanis. Les complications comprennent une pneumonie sévère et une encéphalite, ainsi que des infections pendant la grossesse, pouvant nuire à la personne enceinte et au fœtus. Dans de rares cas, la rougeole peut être mortelle,3 ajoute-t-elle. (En 2025, deux bébés prématurés sont décédés de la rougeole au Canada.1)
Malgré sa gravité potentielle et sa transmissibilité élevée — plus de 90 % des personnes sensibles exposées au virus seront infectées — beaucoup de gens sont toujours d’avis que la rougeole est une infection infantile inoffensive, explique le Dr Tony Mazzulli, MD, FRCPC, FACP, microbiologiste et spécialiste des maladies infectieuses auprès du Sinai Health/University Health Network à Toronto. Comparée à la COVID-19, qui se transmet très probablement par des gouttelettes infectieuses, la rougeole a une « bonne longueur d’avance » en matière de contagiosité, dit-il. Les individus sensibles n’ont qu’à passer de 10 à 15 minutes dans la même pièce qu’une personne infectée pour contracter le virus et développer la rougeole clinique; pourtant, dans le cas de personnes en contact étroit avec une autre atteinte de la COVID-19, le risque de transmission est plutôt de 5 % à 15 %, selon lui. D’après l’article intitulé « Global measles surveillance: trends, challenges, and implications for public health interventions 4 », édité par Maria Chironna, une seule personne atteinte de rougeole peut infecter de 12 à 18 personnes dans une population sensible lors d’interactions sociales typiques.

Dre Eleni Galanis

Dr Tony Mazzuli

Dr James Talbot
Diminution de l’immunisation : le principal moteur
L’ancien médecin hygiéniste en chef (MHC) de l’Alberta et du Nunavut, le Dr James Talbot, BSc, MD, PhD, défend vigoureusement ses préoccupations sur les éclosions, surtout en Alberta et en Ontario, qu’il qualifie « des deux pires coupables ». Presque tous les territoires et les autres provinces n’avaient qu’une fraction des cas de ces deux provinces, constate-t-il. En juillet 2025, l’incidence nationale a atteint 99 cas par million d’habitants, l’Alberta a fait rapport de 262 cas par million, et l’Ontario, 152 cas, selon The Lancet.5
Le principal facteur des récentes éclosions de rougeole est la diminution de la couverture vaccinale, ce qui a augmenté le nombre de personnes vulnérables, rendant la transmission plus probable, explique le Dr Talbot, professeur adjoint à l’École de santé publique de l’Université de l’Alberta. Les taux de vaccination étaient déjà en baisse avant la pandémie de COVID-19 et ont encore diminué lorsque les systèmes de santé publique ont été détournés vers une intervention d’urgence, ajoute-t-il. Selon Alberta Health Analytics,6 en 2024, seulement 68 % des enfants de la province âgés de deux ans et 72 % des enfants âgés de sept ans avaient reçu deux doses contre la rougeole.
La vaccination demeure l’outil le plus efficace pour la prévention et le contrôle de la rougeole, avec une dose unique offrant une protection de 95 %, et deux doses, 99 %, selon la Dre Galanis. Une transmission soutenue ne peut être interrompue que par des niveaux élevés d’immunité de la population, généralement au-dessus de 90 %, ajoute le Dr Mazzulli. En plus d’augmenter les taux de vaccination, le Dr Talbot affirme qu’une deuxième stratégie clé pour contrôler les éclosions de rougeole est l’identification rapide des cas, le dépistage des contacts et la garantie que les personnes infectées restent en isolement jusqu’à ce qu’elles ne soient plus infectieuses.
La mésinformation, la désinformation et la malinformation (MDM) ont encore compliqué le contrôle des éclosions. De fausses déclarations concernant les vaccins contre la COVID-19 qui circulaient sur les réseaux sociaux ont englobé la rougeole, malgré des décennies de donnée probantes soutenant la sécurité et l’efficacité du vaccin, explique le Dr Mazzulli, qui est également professeur en médecine de laboratoire à l’Université de Toronto. « Ce vaccin existe depuis plus de 50 ans, il est très efficace, et c’est pourquoi notre pays était considéré comme étant exempt de rougeole pendant autant d’années. »
La première chose à faire pour lutter contre la propagation de la rougeole est d’informer la population canadienne sur la maladie, dit-il. « On doit comprendre les implications de la rougeole, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas seulement d’une maladie infantile légère. Toute personne peut la contracter. La maladie est plus grave si la personne atteinte est plus âgée, et c’est évitable. » Il souligne que les professionnelles et professionnels de la santé, y compris dans le domaine du laboratoire médical, peuvent jouer un rôle crucial dans la lutte contre les MDM, car le public les considère souvent comme étant des sources averties, compétentes et dignes de confiance. Le Dr Talbot partage ce point de vue. « Nous avons besoin de gens qui sont des sources fiables, qui participent aux réseaux sociaux en vue de révéler la vérité et d’éviter la confusion... à propos de l’efficacité des vaccins, de leur sécurité, et de leur importance en empêchant une incapacité grave à vie et le décès. » La formation des professionnels de labo leur permet de comprendre l’importance des données probantes scientifiques et d’évaluer leur fiabilité, ajoute-t-il.
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Les infrastructures de santé publique sous pression
Le Dr Talbot soutient que le rétablissement des taux de vaccination doit aller de pair avec le renforcement des infrastructures de santé publique, particulièrement en Ontario et en Alberta. Dans cette dernière province, l’ingérence politique a affaibli le système, selon lui. Le gouvernement a été « très fortement influencé par une marge radicale d’Albertains, qui sont antivaccins et des manifestants contre les mesures de santé publique, et, en fait, contre la science ». Il remarque que lors des dernières années, soit jusqu’à la fin de 2025, qu’il manquait un médecin hygiéniste en chef en Alberta avec une formation formelle en santé publique et de l’expérience dans les enquêtes d’éclosions de rougeole et de son contrôle, ainsi que les programmes de vaccination. « Quand votre leader n’a pas d’expérience, de formation, ni les connaissances nécessaires, il est rare que le système fonctionne à son niveau optimal. »
Il souligne que les éclosions de rougeole étaient moins graves aux États-Unis, où les chefs de santé publique et les médecins hygiénistes sont généralement dotés d’une formation professionnelle, ils sont aussi expérimentés et indépendants. Malgré les messages contradictoires concernant les vaccins contre la rougeole de la part de Robert F. Kennedy Jr., qui dirige maintenant le département américain de la Santé et des Services sociaux, et qui a fait preuve de scepticisme envers les vaccins, le pays a contrôlé la rougeole plus efficacement que le Canada, selon le Dr Talbot. (Les États-Unis, dont la population est plus de huit fois celle du Canada, ont signalé moins de la moitié des cas de rougeole [21447] en 2025.) Bien que le Dr Talbot reconnaisse que les cas pourraient avoir été sous-déclarés aux États-Unis, il ne croit pas que ce soit étendu. Cette situation est moins probable lorsqu’il s’agit d’une maladie comme la rougeole, parce que l’éruption est très distinctive, contrairement à la COVID-19 où les symptômes de la toux peuvent être imités par des bactéries et des virus, précise-t-il.
Le Dr Talbot indique qu’un sous-financement chronique a laissé la santé publique, y compris les laboratoires de santé publique, peu préparés à faire face aux éclosions de maladies infectieuses. « Les soins aigus font plus l’actualité, car il est plus simple de faire rapport du nombre de cas de rougeole qui envahissent les hôpitaux que de discuter des stratégies de lutte. » Il est convaincu que les éclosions de rougeole ont mis à très rude épreuve les systèmes de laboratoire de l’Alberta et de l’Ontario, puisque la charge de travail était élevée et la main-d’œuvre en santé publique a diminué depuis la pandémie.
Il insiste sur le fait que les gouvernements doivent mettre en œuvre un plan quinquennal pour rétablir les taux de vaccination des enfants entre 90 et 95 pour cent, appuyé par une stratégie de recrutement et de rétention fondée sur des données précises sur la main-d’œuvre. Selon lui, en allant de l’avant, il est « absolument essentiel » que nous ayons suffisamment de professionnels de laboratoire médical dûment formés et qualifiés, particulièrement en santé publique. Au-delà du personnel, il soutient que les laboratoires de santé publique ont aussi besoin d’une capacité informatique adéquate, de nouveaux réactifs et des technologies automatisées modernes pour résister à des pressions futures.
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Engagement communautaire et stratégies adaptées
Dans les communautés ayant des taux de vaccination historiquement faibles, les agences de santé publique collaborent avec des partenaires provinciaux, territoriaux et locaux pour instaurer la confiance et développer des stratégies culturellement appropriées en vue de réduire la transmission, explique la Dre Galanis. En Ontario, certaines communautés mennonites, amish et autres anabaptistes ont été touchées de façon disproportionnée par la rougeole en raison d’une sous-immunisation et de l’exposition au virus, selon le médecin hygiéniste en chef de la province, le Dr Kieran Moore, d’après le National Post.8 Bien que la santé publique ait réussi par le passé à augmenter les taux de vaccination dans les communautés à accès difficile, le Dr Talbot souligne que ce travail a besoin d’un engagement soutenu.
Les efforts d’immunisation peuvent être renforcés en rendant les vaccins plus pratiques et accessibles, affirment le Dr Talbot et la Dre Galanis, qui citent des initiatives telles que la prestation en pharmacie, la prolongation des heures de clinique, le service offert en plusieurs langues et la garde d’enfants pour les parents. Le Dr Talbot précise que diverses approches ont été essayées pendant la pandémie pour aider les gens à s’en sortir. Dans les Territoires du Nord-Ouest (T.N.-O.), par exemple, les communautés ont organisé l’épicerie et la livraison à domicile pour les aînés, ainsi que des visites sur le balcon pour maintenir les liens sociaux, explique le Dr Talbot, qui a remplacé les médecins hygiénistes dans les T.N.-O. et au Yukon pendant la pandémie. « Il n’y a pas de pénurie de solutions innovantes », dit-il, soulignant que la difficulté qui se présente est en fait de s’assurer que « la volonté est là » pour rétablir les taux de vaccination et renforcer la santé publique.
Maintien du contrôle
Dans un monde hautement connecté, une maladie infectieuse comme la rougeole ne s’arrête pas au niveau communautaire. Comme le souligne le Dr Mazzulli, les changements apportés au leadership de la santé publique américaine, y compris une capacité affaiblie aux Centers for Disease Control and Prevention (CDC), ont aussi des répercussions pour le Canada. Toute augmentation de l’activité de la rougeole au sud de la frontière présente un risque direct en raison des fréquents déplacements transfrontaliers, remarque-t-il. Il ajoute que les CDC ont historiquement joué un rôle central dans le suivi des cas mondiaux de rougeole et l’identification des secteurs à forte incidence de l’éclosion, ce qui signifie qu’une surveillance mondiale réduite mine les systèmes d’alerte précoce et augmente la probabilité que les éclosions se propagent sans être détectées.
Au Canada, la surveillance de la rougeole demeure forte, constate le Dr Mazzulli. L’OPS a toutefois recommandé que le Canada fortifie la couverture vaccinale dans les zones à faible adoption et améliore la collecte de données afin de mieux identifier les régions à haut risque, selon la Dre Galanis. Une surveillance accrue des cas soupçonnés en fonction de la présentation clinique ou des antécédents de voyage, plutôt que sur la confirmation en laboratoire à elle seule, est également cruciale.
En fin de compte, même les systèmes de surveillance les plus puissants sont insuffisants si les lacunes en couverture vaccinale continuent de progresser. « Il est regrettable d’observer les conséquences d’une perspective de la santé publique... quand les gens deviennent complaisants et pensent : « Je n’ai pas besoin [d’une vaccination contre la rougeole] parce que cette maladie n’existe pas ici », indique le Dr Mazzulli. C’est une mentalité trompeuse. Il faut toujours rester vigilant. Il faut toujours être conscient que, dans le cas d’une maladie si contagieuse et infectieuse, il faut la maîtriser, sinon ça va devenir incontrôlable. »
À l’intérieur du laboratoire :
Analyses, surveillance et capacité
La confirmation en laboratoire effectuée de façon précise et en temps opportun demeure essentielle pour l’isolement des cas, la recherche des contacts et le contrôle des éclosions — et cette dépendance s’est traduite par une augmentation de la demande d’analyses pour la rougeole. Au sein du laboratoire, la charge de travail accrue liée aux éclosions de rougeole au Canada est particulièrement évidente dans les laboratoires satellitaires et de santé publique, où la majorité des tests de dépistage de la rougeole est concentrée, explique le Dr Tony Mazzulli du Sinai Health/University Health Network, qui est également microbiologiste médical expert-conseil auprès des laboratoires de Santé publique Ontario. Bien que le nombre de laboratoires disposant d’une capacité de dépistage de la rougeole ait augmenté ces dernières années, il indique qu’il est peu probable de transférer les analyses vers des laboratoires communautaires, à moins que les taux de vaccination ne diminuent davantage ou que les volumes de tests n’augmentent considérablement, car les analyses centralisées demeurent plus rentables.
Une partie de la pression exercée sur les laboratoires, précise le Dr Mazzulli, provient du fait qu’après des décennies de faible activité de la rougeole, de nombreux médecins en exercice n’ont jamais fait face à la maladie. Par conséquent, lorsque les patients présentent des symptômes, comme une éruption cutanée, le nez qui coule, la toux ou un rhume, la rougeole est maintenant envisagée plus tôt dans le diagnostic, ce qui entraîne une hausse significative d’analyses, explique-t-il.
Malgré la rareté de la rougeole au cours des dernières décennies, les analyses de laboratoire demeurent très fiables, car les essais disponibles sont adaptés au virus de la rougeole et donnent généralement des résultats sans équivoque. Cependant, le Dr Mazzulli met en garde qu’à mesure que le volume de tests augmente, le nombre absolu de faux positifs et de faux négatifs augmente aussi. Il est donc essentiel que les professionnelles et professionnels de la santé comprennent quels échantillons prélever, le moment optimal des tests et les limites de chacun. La fenêtre idéale pour les analyses, dit-il, est d’environ 10 jours après l’exposition. « Si vous effectuez un test trop tôt ou trop tard, vous pourriez avoir des faux négatifs, parce qu’il n’y a pas suffisamment d’anticorps, ou qu’il est impossible de déceler le virus — cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas ou n’ont pas eu la rougeole. »
Les analyses moléculaires servant de réactions en chaîne par polymérase (PCR) sont l’approche diagnostique privilégiée, car cela permet une détection précoce et offre une sensibilité élevée. Le Dr Mazzulli souligne qu’il est essentiel de respecter rigoureusement les pratiques exemplaires de laboratoire, étant donné la prédisposition inhérente des tests basés sur la PCR à la contamination des échantillons.
Katherine O’Brien,
Collaboration spéciale au JCSLM


Katherine O’Brien,
Collaboration spéciale au JCSLM