Au-delà de l’ergonomie

Prévenir les LMR chez les professionnels de laboratoire médical

PHOTOGRAPHIE: HALMYRE CREATIVE

Les professionnelles et professionnels de laboratoire médical (PLM) sont souvent décrits comme travaillant dans des environnements propres et contrôlés. Mais quiconque a déjà passé du temps sur un banc sait que la réalité est bien différente. Pipeter des centaines d’échantillons, se pencher devant des microscopes, se tenir devant des enceintes de biosécurité et effectuer des mouvements manuels précis et répétitifs pendant des heures, imposent de réelles demandes physiques au corps. Avec le temps, ces gestes exigeants s’accumulent. Bien qu’elles soient souvent sous-reconnues ou acceptées comme « faisant partie du travail », les lésions dues aux mouvements répétitifs (LMR) — aussi appelées troubles musculosquelettiques (TMS) liés au travail — se produisent fréquemment chez les professionnelles et professionnels de laboratoire. Un rapport de la SCSLM sur les blessures au travail a révélé que, parmi 250 technologistes de laboratoire, pathologistes, microbiologistes et technologistes en biochimie, 21 % souffraient de symptômes musculosquelettiques dans diverses régions du corps, huit pour cent avaient des douleurs au cou et sept pour cent souffraient de douleurs lombaires.1 Une étude de 2017 publiée dans le Journal of Occupational Health a conclu qu’environ 1 PLM sur 10 souffrait du syndrome du canal carpien, qui survient lorsque les tendons du canal carpien étroit du poignet sont surutilisés et enflammés, augmentant la pression sur le nerf médian.2 Ces deux résultats reflètent des recherches plus généralisées en santé au travail montrant que l’utilisation répétée des mains et la prise forte ou soutenue augmentent significativement le risque de compression des nerfs au poignet.3

Pourquoi le travail en laboratoire est dur sur le corps

Le travail des professionnelles et professionnels de laboratoire comporte plusieurs facteurs de risque ergonomiques bien connus :

  • Des tâches motrices fines répétitives, comme le pipettage, le bouchage et le débouchage d’éprouvettes, ainsi que la manipulation de lames et d’échantillons, souvent effectuées des centaines de fois par quart de travail.
  • Des postures statiques et non naturelles, particulièrement lors de la microscopie et devant une enceinte de biosécurité, qui impliquent souvent une position de la tête vers l’avant, une flexion du cou et une élévation soutenue des épaules.
  • Rester en position debout ou assise pendant de longues périodes, ce qui contribue aux tensions dans le bas du dos, les hanches, les genoux et la circulation.
  • Une charge de travail élevée et un temps de récupération limité, surtout dans les laboratoires à haut débit, où les pauses entre les tâches sont rares.

Bien que de nombreux postes de direction soient principalement situés dans un bureau, ils peuvent impliquer un travail informatique prolongé, ce qui rend ces personnes aussi vulnérables aux LMR que n’importe quel membre du personnel. Un torticolis et des douleurs au poignet ou au bas du dos peuvent sembler mineurs au début et faciles à ignorer, surtout lors de périodes chargées où l’idée de faire une pause semble impossible. Mais ignorer les symptômes précoces peut avoir des conséquences à long terme, selon Miriam Mulkewich, BPE, BHScPT, physiothérapeute agréée et copropriétaire de Fit for Life Physiotherapy à Burlington, en Ontario. Les LMR persistantes peuvent évoluer vers une douleur chronique, une tendinite, une compression des nerfs, une force de saisie réduite et une perte de dextérité prolongée, qui peuvent toutes limiter la capacité à pipeter, à manipuler des échantillons ou à travailler de façon efficace dans n’importe quel contexte, dit-elle. Au fil du temps, la douleur et la fatigue associées aux LMR peuvent augmenter les erreurs et contribuer à l’épuisement et à l’absentéisme. Pour les spécialistes en laboratoire dont le travail repose sur le contrôle de la motricité fine et l’endurance des mains, ce qui commence comme « juste un poignet douloureux » peut avoir de graves répercussions sur leur carrière. Et, comme le souligne Mme Mulkewich, l’impact de ces blessures ne s’arrête pas à la porte du laboratoire. La douleur chronique exerce souvent une influence sur le sommeil, l’humeur, l’activité physique et la qualité de vie à l’extérieur du travail.

« Les LMR persistantes peuvent évoluer vers une douleur chronique, une tendinite, une compression des nerfs, une force de saisie réduite et une perte de dextérité prolongée, qui peuvent toutes limiter la capacité à pipeter, à manipuler des échantillons ou à travailler de façon efficace dans n’importe quel contexte. »

L’ergonomie compte, mais ce n’est qu’un aspect de la situation

Partout au Canada, les protections ergonomiques en milieu de travail sont régies par les lois sur la santé et la sécurité au travail, tant au niveau fédéral que provincial.4 Bien que la réglementation varie selon le territoire juridique, les employeurs sont généralement tenus d’identifier et de contrôler les risques ergonomiques, de réaliser des évaluations des postes de travail et d’offrir une formation appropriée. Dans la plupart des collectivités publiques, les comités mixtes de santé et sécurité sont également tenus d’inclure les risques musculosquelettiques dans les inspections des lieux de travail. Néanmoins, les réglementations propres à l’ergonomie demeurent incohérentes sur le plan national, rendant la culture de travail et la sensibilisation individuelle encore plus importantes. En milieu de travail, les outils disponibles pour les professionnelles et professionnels de laboratoire, ainsi que leurs employeurs, sont bien établis. Les évaluations ergonomiques, les sièges et les surfaces ajustables, la rotation des tâches, les micro-pauses et une formation régulière en ergonomie réduisent les risques. Même de petits changements, comme éviter des angles de poignet inconfortables lors du réglage des boutons du microscope ou appliquer une force minimale lors de la pression sur les pistons de pipette, peuvent faire une différence, selon cet article du Lab Manager. Quant à la question de la position assise par rapport à debout, Mme Mulkewich affirme qu’aucun des deux extrêmes n’est idéal. Rester longtemps en position assise met à rude épreuve les disques lombaires et tend graduellement les fléchisseurs de la hanche et les ischio-jambiers, ce qui ajoute encore plus de stress au dos. Mais rester debout toute la journée peut créer un ensemble différent de problèmes. Comme elle le souligne, le corps a tendance à s’affaisser en extension, augmentant ainsi la pression sur les articulations facettaires de la colonne vertébrale et ajoutant de la charge dans les genoux. La meilleure solution, dit-elle, est un bureau qui permet aux membres du personnel d’alterner entre la position assise et la position debout. Selon Mme Mulkewich, minimiser les mouvements répétitifs est tout aussi important que changer de posture. Si vous ne bougez pas votre corps de différentes façons, vous commencez à perdre de la mobilité et, « tout à coup, quand vous faites quelque chose qui demande cette mobilité, certaines articulations ne seront pas très contentes », dit-elle. Elle conseille de changer de tâches aussi souvent que possible. « La fréquence des pauses et leur durée varieront selon la personne, et il faudra peut-être faire des essais pour mieux comprendre. Cela peut aussi avoir l’air différent lors d’une phase très aiguë d’une blessure... par rapport à plus tard, quand on se sentira plus rétabli. » Mais même une configuration ergonomique idéale et des changements fréquents de mouvement ne suffisent peut-être pas. La plupart des spécialistes en labo passent environ 14 heures par jour à l’extérieur du travail et en déplacement. Or, plusieurs des mêmes muscles et tendons sollicités au travail continuent de l’être à la maison, car les activités de loisirs peuvent impliquer des mouvements répétitifs similaires, comme rester en position assise pendant longtemps, se plier à répétition et maintenir des postures fixes, explique Mme Mulkewich. Bien que les patients s’attendent souvent à une solution consistant en une nouvelle chaise ou un nouveau bureau, la réalité est que la charge quotidienne totale détermine si les tissus récupèrent ou se dégradent. « On ne veut pas tout compartimenter et se dire, bon, ça, c’est mon travail, ça, c’est mon sport », dit-elle. Elle insiste sur le fait qu’une surface ergonomique au labo ne peut pas compenser pour des heures de mauvaise posture à la maison ou un sommeil insuffisant. De longues soirées passées au téléphone avec le tronc courbé ou affalé sur un canapé peuvent annuler tous les avantages de la meilleure installation de poste de travail.

Que peuvent faire les professionnelles et professionnels de labo?

À la maison, comme au travail, Mme Mulkewich conseille de varier les activités. En prenant le jardinage comme exemple, elle suggère d’alterner entre râteau, creusement, plantation et arrosage plutôt que de rester sur une seule tâche. Elle recommande aussi de faire des pauses régulières lorsqu’on regarde la télé ou utilise un téléphone. Si les symptômes des LMR persistent plus de deux à trois semaines ou limitent considérablement l’activité quotidienne, consultez une professionnelle de la santé comme une physiothérapeute, dit-elle. Il est préférable d’identifier la cause profonde de la condition, qu’il s’agisse d’une question de mobilité ou d’un déficit de force, le plus tôt possible pour permettre d’élaborer un plan de traitement approprié, note-t-elle. Si un renforcement s’avère nécessaire, le type et le niveau d’exercice importent. Lorsqu’un tendon est irrité, les patients peuvent devoir modifier leur façon de le solliciter, soit en utilisant des poids plus légers et en variant leurs mouvements, avant d’intensifier les exercices graduellement, dit-elle. « Il ne s’agit pas d’éviter de renforcer ce tendon, mais il faut faire le bon type d’exercice de renforcement et adopter le bon niveau de résistance. » Mme Mulkewich met en garde contre le fait de se fier uniquement au repos comme solution aux blessures dues à des contraintes répétitives. Bien que les gens se sentent d’abord mieux lorsqu’ils limitent leurs activités, si le tendon ou le muscle blessé n’est pas devenu plus fort ou plus résistant, la douleur reviendra une fois qu’il sera de nouveau exposé à une grande charge de travail, dit-elle. Elle conseille également de ne pas arrêter le traitement trop tôt. En revenant à des routines régulières avant que la force adéquate ne soit reconstruite, on risque de déclencher un cycle de symptômes récurrents — la douleur revient, l’activité diminue, le corps s’affaiblit davantage et la récupération prend plus longtemps, ce qui touche la santé et le bien-être en général. Mme Mulkewich souligne que les facteurs du mode de vie sont aussi importants : le stress, la mauvaise nutrition et un manque de sommeil influencent la façon dont le corps gère l’inflammation, et leur traitement fait partie du processus de rétablissement. Elle observe que les patients déclarent souvent se sentir mieux en vacances, probablement parce que leurs activités sont plus variées et agréables, et que leur niveau de stress global est plus faible, ce qui peut soulager la douleur. Elle demande souvent aux patients quels aspects des vacances les ont aidés à se sentir mieux, puis travaille avec eux pour intégrer ces éléments dans leur routine quotidienne. Cette compréhension au sujet des vacances souligne une réalité plus large, à savoir que la santé musculosquelettique est cumulative, façonnée par bon nombre de facteurs, allant de la posture devant la paillasse à la qualité du sommeil, en passant par la façon de passer un dimanche après-midi. Prévenir les LMR ne se limite pas à l’ergonomie ou à la responsabilité personnelle — il s’agit d’envisager la situation complète. Les professionnelles et professionnels de laboratoire, les gestionnaires et les établissements ont tous un rôle à jouer. Mais il en va de même pour la personne qui remarque un poignet endolori et décide de ne pas l’ignorer.


Katherine O’Brien

Collaboration spéciale au JCSLM


Références

Katherine O’Brien

Collaboration spéciale au JCSLM