Le démon en soi
Exorcismes et immunothérapie
VIDÉO : VITALIYMATEHA/ADOBE STOCK
Un article paru en 2022 dans le Journal of Family Medicine and Disease Prevention présente une étude où une fille de 8 ans, souffrant de secousses involontaires des extrémités, de troubles d’élocution, d’anxiété, de changements d’affectifs, de faibles niveaux d’activité et de communication a été amenée au service d’urgence hospitalier.1 L’enfant voyait aussi des « ombres humaines sombres ». Elle a reçu le diagnostic et le traitement pour un « trouble d’épilepsie partielle complexe ». On lui a prescrit du Keppra (un anticonvulsivant) pour contrôler les crises, puis elle a pris son congé de l’hôpital. Après cette première visite, la patiente est revenue, souffrant toujours d’hallucinations et criant censément « dans une autre langue » ainsi que chantant dans « une langue inconnue ».1 Lors de cette visite, l’enfant a eu une crise de violence et de multiples crises convulsives. Les parents croyaient que la fille était devenue possédée après un contact physique avec une Bible dans leur maison et ont déclaré qu’ils envisageaient de faire subir un exorcisme à l’enfant. Les résultats de laboratoire et d’imagerie obtenus durant le séjour à l’hôpital étaient tous normaux. Contre l’avis médical, la mère a quitté l’hôpital avec l’enfant et l’a emmenée chez un exorciste pour chasser le démon qui, croyait-elle, était la cause de ses comportements bizarres. L’idée qu’un esprit, qu’il soit malveillant ou bienveillant, puisse prendre le contrôle d’une personne vivante est commune à de nombreux systèmes de croyances.2 Les exorcismes, l’utilisation de rituels ou de prières visant à faire sortir un esprit maléfique d’une personne ou d’un lieu sont souvent associés au catholicisme romain, mais sont aussi pratiqués par certaines confessions protestantes (où on les appelle souvent une délivrance),3 ainsi que par des membres de religions non chrétiennes. Par exemple, le décès en 2008 d’une jeune femme de 18 ans, en États-Unis, était considéré comme étant lié à un exorcisme pratiqué dans le cadre d’un ancien rituel chamanique coréen.4 En fait, 18 % des personnes en Grande-Bretagne et 51 % aux États-Unis croient que les démons peuvent s’emparer d’une personne.5,6 Des instances de contrôle démoniaque et sa résolution par exorcisme ont été dépeintes dans des films populaires, notamment dans L’Exorciste,7 prétendument basé sur l’exorcisme d’un adolescent en 1949.8 De même, un autre film, L’Exorcisme d’Emily Rose,9 était basé sur une affaire judiciaire au sujet de la mort d’une jeune femme en 1976, après avoir subi 67 exorcismes en 10 mois.10 Étant donné que cela est devenu un sous-genre d’horreur bien connu, même les personnes non religieuses connaissent bien le concept de possession démoniaque. Dans l’article de la revue médicale mentionné ci-dessus, les changements comportementaux soudains de la jeune fille correspondaient à des phénomènes pouvant être interprétés comme des signes de possession démoniaque. Cela inclut la parole dans une langue que la personne ne connaissait pas auparavant.2 Dans le cas de la jeune fille, le discours n’est pas identifié, ce qui indique peut-être qu’il ne s’agissait pas réellement d’une langue. D’autres signes d’une possession démoniaque alléguée peuvent comprendre une aversion pour les symboles religieux (comme la réaction de la fille après le contact avec une bible) et des démonstrations de force surhumaine (il se peut que sa crise de violence soit interprétée comme telle), mais cela peut aussi inclure des contorsions faciales, des menaces, une irrévérence envers Dieu ou d’autres entités sacrées, des crachats, des jurons et une activité sexuelle excessive.2,11 Dans certains groupes religieux, un nombre disproportionné de femmes sont considérées comme étant possédées par des démons et subissent ensuite des exorcismes. Le pasteur d’une église luthérienne à Fort Wayne, en Indiana, a rapporté qu’environ 80 % des exorcismes qu’il a pratiqués concernaient des femmes, dont une fillette de 3 ans.3 Une étude de 2021 sur la possession démoniaque chez des personnes de nationalité italienne a révélé que la majorité des personnes considérées comme étant victimes de possession démoniaque étaient des femmes (20 % plus de femmes que d’hommes) et de jeunes (62,9 % avaient entre 18 et 37 ans).12
« La croyance en un contrôle démoniaque peut entraîner la peur, la misère et des blessures physiques, un peu comme la stigmatisation entourant certains troubles psychiatriques. »

PHOTOGRAPHIE: TOF - PHOTOGRAPHIE
Peut-être pas par hasard, le fait d’être femme et de jeune âge est aussi un facteur pour une condition médicale potentiellement mortelle qui peut, dans certaines circonstances, être mal interprétée comme étant une possession démoniaque. Dans les cas d’encéphalite anti-récepteur NMDA, les anticorps attaquent les récepteurs N-méthyl-D-aspartate dans le cerveau, interférant avec l’activité du neurotransmetteur glutamate.1 Le rapport de femmes à hommes pour cette maladie auto-immune est 4:1, et le groupe le plus fréquemment touché est composé de jeunes femmes âgées de 25 à 35 ans.13 Cependant, cela peut survenir chez les enfants, et les adultes de plus de 85 ans. La condition peut être déclenchée par des tumeurs, et chez les femmes, elle est souvent associée à des tératomes ovariens (une tumeur composée de cheveux, de dents, d’os ou d’autres tissus).13,14 En l’absence de néoplasmes, le trouble peut être déclenché par des bactéries ou des virus, comme le virus de l’herpès simplex.15 En plus des anticorps anti-récepteurs NMDA, l’encéphalite auto-immune (EAI) peut être causée par plusieurs types d’anticorps auto-immuns, y compris les anti-LGI1, anti-CASPR2, anti-GABAA, anti-GABAB, anti-DPPX, anti-GAD65 et anti-AMPAR.16 L’encéphalite anti-récepteur NMDA est la forme la plus courante d’EAI,17 bien que la fréquence du trouble soit en fait probablement sous-estimée, en raison d’un manque de sensibilisation ou de protocoles diagnostiques normalisés.15 Une étude du R.-U. sur l’encéphalite pédiatrique anti-récepteur NMDA, menée entre novembre 2010 et décembre 2011, a révélé que l’incidence chez les enfants de ce pays était de 0,85 par million par année.18 Au Danemark, une étude portant sur tous les âges (âge médian de 27 ans) couvrant la décennie de 2009 à 2019 a signalé une incidence de 0,17 pour 100 000 personnes par année ou 1,7 par million de personnes par année.19 Le trouble est rare, mais il deviendra probablement de plus en plus reconnu à mesure que la prise de conscience augmente.20 L’encéphalite anti-récepteur NMDA exerce une influence sur l’humeur, la mémoire, le comportement et la cognition.21,22 Elle commence souvent par des symptômes grippaux, mais évolue vers une phase psychotique.13 Un patient peut présenter des crises ou des troubles du mouvement touchant le visage ou les membres, souffrir de pertes de mémoire, de troubles cognitifs, de troubles de la parole, d’un niveau de conscience diminué, présenter des signes d’agitation et des caractéristiques psychotiques, notamment la paranoïa, des hallucinations et des délires, qui peuvent être confondus avec la toxicomanie ou un trouble psychiatrique majeur.13,14,16,22,23 Dans un cas canadien, une femme a d’abord reçu un mauvais diagnostic d’un trouble bipolaire, mais quatre ans plus tard, on a découvert qu’elle souffrait d’encéphalite anti-récepteur NMDA.24 Étant donné son association forte avec des symptômes neuropsychiatriques, les psychiatres sont souvent les premiers professionnels médicaux à rencontrer le patient souffrant de ce trouble.22 Le diagnostic et le traitement en temps opportun de l’encéphalite anti-récepteur NMDA sont essentiels, car ce trouble peut entraîner des dommages neuropsychologiques dévastateurs et la mort.1 Dans le cas de la fille de 8 ans retirée des soins hospitaliers pour subir un exorcisme, ce n’est qu’après sa sortie de l’hôpital que les résultats de ses titres anti-récepteurs NMDA ont été finalisés et ont indiqué qu’elle souffrait d’une encéphalite anti-récepteur NMDA.1 Les manifestations comportementales de l’encéphalite médiée par auto-anticorps peuvent être confondues avec une possession démoniaque,14 et les parents cherchaient un exorcisme pour une condition qui nécessitait finalement un traitement médical.1 Heureusement, une fois le bon diagnostic établi et le traitement approprié administré, la patiente de 8 ans s’est complètement rétablie. La journaliste Susannah Cahalan, qui s’est rétablie d’une encéphalite anti-récepteur NMDA et autrice d’un livre sur la maladie, Brain on Fire: My Month of Madness, a posé la question : « Combien d’enfants, au cours de l’histoire, ont été “exorcisés” puis laissés pour morts lorsqu’ils ne se sont pas améliorés? ».25 Tragiquement, des cas présumés de blessures et de décès lors de tentatives d’exorcismes ont été documentés parmi des membres de confessions catholiques romaines, protestantes et non chrétiennes.4,26,27,28 Malheureusement, il est impossible de savoir combien de personnes ont été soumises à une série d’expériences horribles, internées dans des établissements psychiatriques et sont décédées à cause d’une encéphalite anti-récepteur NMDA, une maladie qui n’a été identifiée qu’en 2007.15,21
PHOTOGRAPHIE: MY OCEAN STUDIO/ADOBE STOCK
Afin de rectifier les problèmes liés à un diagnostic et à un traitement en temps opportun de l’encéphalite auto-immune, la communauté médicale internationale a élaboré un ensemble de recommandations.29 Au Canada, des équipes de recherche ont produit des lignes directrices intitulées Canadian Consensus Guidelines for the Diagnosis and Treatment of Autoimmune Encephalitis in Adults.30 Les troubles de l’encéphalite auto-immune, tels que l’encéphalite anti-récepteur NMDA, doivent être exclus chez tout patient présentant de nouveaux symptômes psychotiques accompagnés de changements d’état mental, de perte de mémoire, de crises convulsives, de troubles du mouvement ou d’autres symptômes inexpliqués.14,15,17 Généralement, les recommandations diagnostiques constituent l’imagerie, comme IRM, les EEG et la tomographie par émission de positons fluodésoxyglucose (FDG-PET).30,31 Cependant, le personnel de laboratoire médical joue aussi un rôle crucial dans la détermination du diagnostic d’encéphalite auto-immune. Afin d’exclure des conditions inflammatoires systémiques et des problèmes métaboliques, des analyses sanguines de routine doivent être effectuées, mais des échantillons doivent être prélevés avant l’administration de l’immunoglobuline ou de thérapies par plasmaphérèse.29,30 En cas d’EAI présumée, un examen de routine du LCR doit être effectué et l’infection écartée.30 En général, dans les cas d’encéphalite auto-immune, il y a une augmentation de lymphocytes, de protéines et de l’indice IgG.15,30 Les tests propres au LCR pour les bandes oligoclonales doivent être effectués sur le LCR ainsi que sur le sérum. Néanmoins, les résultats de LCR peuvent être normaux.32 Un élément crucial du diagnostic d’encéphalite auto-immune est d’effectuer un bilan complet d’anticorps neuronaux pour le LCR ainsi que pour le sérum.13,20,30 Les lignes directrices canadiennes avertissent que des méthodologies inadéquates utilisées pour déceler des anticorps neuronaux peuvent entraîner des faux positifs.30 L’utilisation de l’immunofluorescence indirecte ou de l’immuno-histochimie tissulaire (TIIF/IHC) est recommandée afin d’augmenter la sensibilité et la spécificité dans les cas d’EAI présumée.30,33 Le traitement de l’encéphalite anti-récepteur NMDA met l’accent sur un diagnostic précoce, l’administration des doses élevées de stéroïdes et des immunothérapies agressives, pouvant inclure l’IGIV (immunoglobuline intraveineuse — une perfusion d’anticorps prélevés auprès de milliers de donneurs), l’échange plasmatique thérapeutique (dans lequel le sang est prélevé du corps, les constituants plasmatiques nocifs sont retirés et les composants cellulaires sont remis en suspension dans un liquide approprié avant de rentrer dans le corps du patient) et le Rituximab (une préparation monoclonale d’anticorps qui attaque les cellules B).1,13,14,15,20,30 L’imagerie diagnostique doit être réalisée pour exclure les tératomes et autres néoplases et, le cas échéant, une chirurgie doit être effectuée. Pour le traitement de crises et de symptômes comportementaux, les agents antiépileptiques peuvent être inefficaces et certains antipsychotiques peuvent provoquer le syndrome neuroleptique malin.13 En attendant les résultats, si on se préoccupe que la maladie puisse être de nature infectieuse, un traitement empirique par antibiotiques ou acyclovir (si le virus de l’Herpès simplex est présumé) est recommandé.13,30 L’encéphalite auto-immune peut parfois aider à expliquer des symptômes psychotiques qui, même aujourd’hui, peuvent être mal interprétés comme une possession démoniaque. La croyance en un contrôle démoniaque peut entraîner la peur, la misère et des blessures physiques, un peu comme la stigmatisation entourant certains troubles psychiatriques. En effet, l’identification de l’encéphalite auto-immune a suscité l’intérêt pour déterminer si les maladies auto-immunes pourraient aussi jouer un rôle dans la maladie mentale.15,34 On a suggéré que le dépistage des auto-anticorps pourrait éventuellement devenir un outil diagnostique de routine pour les patients présentant des symptômes psychiatriques.34 Il se peut qu’une enquête plus approfondie sur les troubles auto-immuns clarifie le diagnostic et le traitement des maladies mentales majeures, telles que la schizophrénie et le trouble bipolaire, de la même manière que dans d’autres cas qui, autrefois, auraient été mal compris comme des possessions démoniaques.
John Buhler
MLT, BGS
Alberta Precision Laboratories


John Buhler
MLT, BGS Alberta Precision Laboratories