Anaplasmose granulocytaire humaine
Une revue systématique des manifestations cliniques, des diagnostics et des approches thérapeutiques signalés dans des observations médicales et une série de cas au Canada
PHOTOGRAPHIE : KPIXMINING/ADOBE STOCK
Résumé
L’anaplasmose, une maladie transmise par les tiques causée par la bactérie Anaplasma phagocytophilum, émerge en tant que problème de santé publique important au Canada. Cette revue systématique résume des observations médicales et une série de cas provenant de patients canadiens atteints d’anaplasmose, afin de mieux comprendre leur présentation clinique et les difficultés de poser un diagnostic. On a procédé à une recherche exhaustive d’observations et de séries de cas sur l’anaplasmose chez des patients canadiens, dans les plates-formes PubMed, CINAHL et EMBASE. Les études admissibles contenaient des cas détaillés, individuels ou groupés, accompagnés de caractéristiques cliniques et d’informations diagnostiques. On a analysé les données de caractéristiques cliniques et d’approches thérapeutiques communes. La revue a compris 10 observations médicales et une série de cas, englobant 37 patients, principalement de l’Ontario et du Québec. Les symptômes communs comprennent une fièvre, une céphalée, des malaises et une myalgie. Les résultats en laboratoire indiquaient fréquemment une leucopénie, une thrombopénie et une élévation des enzymes hépatiques. Une réaction en chaîne par polymérase (PCR) et des tests sérologiques furent les principaux outils de diagnostic, et la doxycycline fut l’antibiotique le plus souvent prescrit. La présente revue souligne la variabilité clinique et les difficultés de poser un diagnostic d’anaplasmose au Canada. La détection rapide et le traitement à la doxycycline sont cruciaux. Sensibiliser les prestataires de soins de santé dans les zones d’endémicité peut aider à réduire les retards en matière de diagnostic et à améliorer les résultats. Des recherches plus approfondies sont nécessaires afin de mieux comprendre les tendances épidémiologiques, ainsi que de raffiner le diagnostic et les approches thérapeutiques.
Introduction
Les maladies transmises par les tiques constituent une préoccupation de santé publique majeure partout dans le monde. Par leurs piqûres, les tiques transmettent plusieurs agents pathogènes, y compris des bactéries et des virus. Au Canada, plus de 40 espèces de tiques et de nombreuses maladies transmises par les tiques ont été identifiées, notamment la maladie de Lyme (Borrelia burgdorferi), la fièvre pourprée des montagnes Rocheuses (Rickettsia rickettsii), la babésiose (Babesia duncani et Babesia microti), Borrelia miyamotoi, l’ehrlichiose (Ehrlichia muris eauclairensis), la maladie à virus Powassan.1 Une nouvelle maladie au Canada consiste en l’anaplasmose granulocytaire humaine (AGH),2 causée par la bactérie intracellulaire stricte A. phagocytophilum (autrefois nommée Ehrlichia phagocytophilum).3 L’AGH est transmise par les tiques à pattes noires (Ixodes scapularis) à l’est des Rocheuses, et par les tiques occidentales à pattes noires, à l’ouest des Rocheuses.4
Manifestation de la maladie
Les symptômes de l’AGH apparaissent une à deux semaines après la piqûre d’une tique.2 La plupart des patients souffrent d’une maladie légère, accompagnée de fièvre, de fatigue et de myalgie, mais les cas graves peuvent provoquer la pancytopénie, la défaillance des organes généralisée et la mort.5 Aux États-Unis, le taux de mortalité de l’AGH non traitée est de 0,6 à 1 %.5 Contrairement à la maladie de Lyme, l’AGH ne présente pas d’érythème migrant, ce qui entraîne à une sous-reconnaissance de la maladie.6
Diagnostic
Les outils diagnostiques varient selon la période depuis l’infection et des co-infections potentielles. Les méthodes comprennent la réaction en chaîne par polymérase (PCR), la sérologie et la microscopie.7 La PCR du sang total, qui détecte le gène msp2, est le test le plus précis, bien que sa sensibilité diminue au bout de deux semaines.7,8 La sérologie au moyen de la technique d’immunofluorescence indirecte (IFI) est le diagnostic de référence standard, mais pourrait être négatif durant la première semaine des symptômes.7 Une microcopie de frottis de sang périphérique peut identifier A. phagocytophilum morulae, des coccobacilles d’un bleu profond à un bleu grisâtre formant des grappes dans le cytoplasme des granulocytes (Figure 1).7,9,10 Bien que la présence de morulas suggère fortement qu’il s’agit de l’AGH, elles peuvent aussi apparaître dans les infections Ehrlichia.7

Figure 1. Frottis de sang périphérique (Coloration Wright-Giemsa, 100x) démontrant un neutrophile contenant des morulas dans une vacuole (flèche).
Prévalence au Canada
Les populations établies de tiques à pattes noires porteuses d’A. phagocytophilum existent dans toutes les provinces, mais les cycles de transmission demeurent mal définis en C.-B., en Alberta, en Saskatchewan, à T.-N.-L. et à l’Î.-P.-É.11,12 Les changements climatiques et des hivers plus doux ont fait augmenté la distribution et l’activité des tiques.11,12. Les tiques à pattes noires se propagent au nord à un rythme de 35 à 55 km/an, principalement par la migration des oiseaux chanteurs.13–15 Des données fiables sur la prévalence de l’AGH au Canada demeurent rares. L’AGH est devenue à déclaration obligatoire au pays en 2024,16 ce qui procurera par la suite un meilleur suivi. Avant cela, les exigences en matière de signalement variaient selon les provinces, et la surveillance était passive.17 Afin de fournir le contexte, nous avons consulté des articles évalués par des pairs sur des cas canadiens d’AGH : Le premier cas confirmé au Canada a eu lieu en Alberta en 2009,14 et des signalements subséquents ont eu lieu au Manitoba, en Ontario, en Nouvelle-Écosse et au Québec.2,12,18,19 Il n’existe aucun cas publié à T.-N.-L., à l’Î.-P.-É., en Saskatchewan, en C.-B., ni dans aucun des territoires.17 Des données de l’ICIS sur les hospitalisations, les diagnostics, les traitements et les résultats liés à l’AGH étaient incohérentes, et des données cliniques détaillées étaient principalement limitées à des observations médicales et à des séries de cas. Ces conclusions soulignent l’importance des récentes exigences nationales en matière de signalement.
Examens réalisés à ce jour
Deux revues systématiques ont fait la synthèse des données d’observations médicales des cas d’AGH à l’échelle mondiale. Dumic et al. (2022) ont analysé 110 patients de 19 pays, fournissant le premier aperçu international des caractéristiques cliniques, des diagnostics et des traitements.5 Acosta-España et al. (2025) ont examiné 73 observations médicales sur plusieurs continents, résumant la présentation épidémiologique et clinique.20 Cependant, il n’existe aucune synthèse de cas propres au Canada.
Objectifs de l’étude
Compte tenu de l’émergence de l’AGH au Canada, un diagnostic rapide et précis est crucial, pourtant, les approches en matière de diagnostic peuvent être différentes de celles décrites dans des régions d’endémicité plus établies, en raison des connaissances des cliniciens, du nombre de diagnostics, des autres agents pathogènes transmis par les tiques en circulation, et des influences environnementales sur la présentation des maladies. En outre, le peu de données sur les incidences au Canada peut nuire à la reconnaissance des tendances cliniques et de laboratoire qui soutiennent la prise de décision en matière de diagnostic. Ainsi, la présente revue pose la question suivante : Parmi les observations médicales et les séries de cas au Canada publiées de l’anaplasmose granulocytaire humaine, quelles approches diagnostiques ont été utilisées, comment les caractéristiques cliniques et de laboratoire se présentent-elles dans le contexte canadien, et quelles stratégies thérapeutiques ont été signalées?
Les objectifs de la présente revue systématique furent :
- d’utiliser des observations médicales et des séries de cas canadiennes en tant que données probantes pour identifier et faire la synthèse des approches diagnostiques pour l’AGH, y compris la PCR, la sérologie et la microscopie;
- de décrire les caractéristiques cliniques et de laboratoire signalées dans les cas canadiens qui appuient la reconnaissance d’un diagnostic rapide;
- de résumer les traitements signalés, particulièrement l’administration de la doxycycline, tel qu’il est décrit dans les articles canadiens à ce sujet.
Méthodes
Nous avons procédé à une revue systématique d’observations médicales et d’une série de cas publiées sur des patients canadiens ayant reçu un diagnostic d’anaplasmose granulocytaire humaine (AGH), en respectant les lignes directrices de PRISMA.21 On a procédé à des recherches dans PubMed, CINAHL et EMBASE de la création de la base de données au 21 mars 2025.
Critères d’admissibilité
Nous avons inclus des observations médicales et une série de cas qui décrivent des patients canadiens atteints d’AGH confirmée, publiées en anglais et en français. Ces études fournissent des informations détaillées cliniques, diagnostiques et thérapeutiques. On a exclu les revues, les éditoriaux, les recherches et les études secondaires comportant des données de patients insuffisantes.
Stratégie de recherche
La recherche visait à identifier tous les cas d’AGH au Canada. Les recherches dans PubMed combinaient des termes MeSH et des mots-clés en anglais : (« Anaplasmosis »[MeSH] OU Anaplasmosis OU « Anaplasma phagocytophilum ») ET(« Case Reports »[Publication Type] OU « Case Series »[Publication Type] OU « case report » OU « case series ») ET « Canada »[MeSH] OU Canada OU Canadian). On a utilisé des stratégies comparables, et adapté les titres selon la base de données, dans CINAHL et EMBASE.
Sélection des études
Trois spécialistes chargés de l’examen critique (MS, JZ, RG) ont étudié les titres et les résumés, et récupéré les textes intégraux des études admissibles. On a réglé les désaccords par consensus. On a aussi fait la recherche de listes de références des articles acceptés. L’organigramme de PRISMA (Figure 2) donne un aperçu du processus de sélection.
Extraction des données et évaluation de la qualité
Les données ont été extraites manuellement au moyen d’un formulaire standardisé saisissant les auteurs, l’année, la province ou le territoire, le type d’étude, les numéros de cas, les données démographiques (âge, genre), les caractéristiques cliniques (symptômes, résultats de laboratoire), les méthodes diagnostiques et les traitements. La qualité des études a été jugée selon la liste de contrôle d’évaluation critique des observations médicales et des séries de cas du Joanna Briggs Institute (JBI).22
Synthèse des données
Une synthèse narrative a résumé les conclusions, et les données quantitatives ont été compilées afin d’identifier les tendances et les schémas clés.

Figure 2. Résultats de la recherche bibliographique systématique
Résultats
La recherche bibliographique systématique a identifié 11 études uniques, notamment 10 observations médicales (n=12 patients) de la Nouvelle-Écosse, de l’Ontario, du Manitoba, de l’Alberta et du Québec (Figure 2). En outre, une étude, publiée par un médecin au Royaume-Uni (R.-U.), décrivait un voyageur écossais qui a contracté une infection en Ontario. La recherche a aussi identifié une série de cas concernant 25 patients du Québec. Ces études, publiées entre 2009 et 2023, documentent conjointement 37 cas d’AGH au Canada. Il convient de noter qu’aucune série de cas ni d’observation médicale évaluée par les pairs n’a été publiée sur des patients résidant en C.-B., au Yukon, aux Territoires du Nord-Ouest, au Nunavut, en Saskatchewan, à l’Î.-P.-É., au Nouveau-Brunswick ou à T.-N.-L.
Évaluation de la qualité du corps de données probantes
Le risque d’erreur systématique et la qualité de la méthodologie des observations médicales comprises dans la présente revue ont été évalués au moyen de la liste de contrôle des observations médicales du Joanna Briggs Institute (JBI). Des résumés de ces évaluations sont présentés au Tableau 1a. L’évaluation était axée sur cinq questions principales, telles que définies dans le Tableau 1a. Il convient de noter que les données hématologiques et biochimiques présentées dans ces rapports étaient basées sur des échantillons prélevés avant le traitement à la doxycycline. D’autres questions de la liste de contrôle du JBI ne s’appliquaient pas à la question de recherche de cette étude, et furent donc exclues. Dans l’ensemble, la qualité des 10 études d’observations médicales incluses dans la présente synthèse était satisfaisante. Cette évaluation a été principalement influencée par la clarté des antécédents médicaux des patients et des descriptions détaillées des conditions cliniques du patient au moment de la présentation. Toutefois, il convient de noter que ces études n’ont pas fourni de renseignements démographiques portant sur la race des patients. Sept des 10 observations médicales comprenaient des détails sur les antécédents médicaux des patients et leurs médicaments, fournissant des indices sur des conditions immunodéprimées sous-jacentes qui pourraient expliquer les résultats de tests sanguins anormaux et des durées de convalescence prolongées. Le risque d’erreur systématique et la qualité de la méthodologie de la série de cas incluse ont été évalués au moyen de la liste de contrôle des séries de cas du Joanna Briggs Institute (JBI), et résumés au Tableau 1b. L’évaluation était axée sur huit questions applicables, et la qualité globale de la série de cas a été jugée satisfaisante. L’inclusion des cotes de l’indice de comorbidité de Charlson (CCI), qui fournissent une mesure normalisée des comorbidités des patients et aident à prévoir leur risque de mortalité, fut un atout notable.23
Tableau 1a. Évaluations de la qualité des observations médicales incluses.

Q1 : Les données démographiques des patients étaient-elles décrites clairement? Q2 : Les antécédents du patient étaient-ils clairement décrits et présentés en ordre chronologique? Q3 : La condition clinique actuelle du patient au moment de la présentation était-elle clairement décrite? Q4 : Les tests diagnostiques ou les méthodes d’évaluation et les résultats étaient-ils clairement décrits? Q5 : L’intervention ou les interventions ou procédure(s) thérapeutique(s) étaient-elles clairement décrites? Q= question; ✓= critère satisfait; ✗=critère non satisfait. 22
Tableau 1b Évaluations de la qualité de la série de cas incluse.

Q1 : Y avait-il des critères d’inclusion clairs dans la série de cas? Q2 : La condition médicale était-elle mesurée de façon normalisée et fiable pour tous les participants inclus dans la série de cas? Q3 : Des méthodes valides ont-elles été utilisées pour identifier la condition pour tous les participants inclus dans la série de cas? Q4 : La série de cas présentait-elle une inclusion consécutive des participants? Q5 : La série de cas consistait-elle en une inclusion intégrale des participants? Q6 : L’étude présentait-elle un rapport clair des données démographiques des participants? Q7 : Y avait-il un signalement clair des renseignements cliniques portant sur les participants? Q8 : L’analyse statistique était-elle appropriée?
s.o.=sans objet; Q= question; ✓= critère satisfait; ✗=critère non satisfait.22
Répartition géographique et caractéristiques démographiques de l’AGH des études canadiennes publiées

Figure 3. Répartition provinciale d’observations médicales et de séries de cas publiées au Canada (2009 – 2025).
La Figure 3 illustre la répartition géographique et les groupes de cas d’anaplasmose au Canada, dérivés de cas signalés dans des observations médicales et des séries de cas publiées. La plupart des cas signalés concernaient des hommes (n=10; 83 %). On a noté une tendance similaire dans la série de cas (n=15; 60 %), indiquant une prévalence plus élevée d’infection chez les hommes (Tableau 2). L’âge médian des personnes infectées était de 72 ans (écart interquartile de 67 à 76) dans les observations médicales, ce qui est plus élevé que celui de la série de cas, situé à 65 ans (écart interquartile de 53 à 70).
Tableau 2. Caractéristiques des observations médicales et de la série de cas d’AGH incluses.

a. 11 patients sur 12 ont reçu un traitement empirique, un patient a reçu une thérapie ciblée. b. Données trouvées dans la série de cas de Campeau et al. 2021. c. Les patients souffraient d’une fièvre objective, et un patient avait une fièvre subjective, une sensation de fièvre sans confirmation mesurée. d. 23 patients sur 25 souffraient d’une fièvre objective et deux, d’une fièvre subjective, soit une sensation de fièvre sans confirmation mesurée. e. Données de la série de cas recueillies durant la saison de 2021, lorsque les voyages avaient diminué en raison de la COVID-19. f. Les cas signalés n’ont pas tous discuté d’hospitalisation.
Exposition, indications cliniques et traitement
Dans le cadre des observations médicales, 90 % des patients interrogés (n=9/10) ont signalé avoir été piqué par une tique dans les deux semaines précédant l’apparition des symptômes. Ceci est différent de la série de cas, dans laquelle 28 % des patients interrogés (n=7/25) se souviennent avoir été piqués par une tique dans les deux semaines précédant l’apparition des symptômes. Les symptômes cliniques signalés dans les 10 observations médicales (n=12 patients) incluaient une fièvre dans tous les cas (100 %). Parmi six patients interrogés sur la fatigue et la myalgie, tous ont signalé avoir éprouvé ces symptômes Des sept patients interrogés au sujet de céphalées, 86 % ont signalé avoir éprouvé ce symptôme. Ces manifestations cliniques correspondent à celles signalées par les patients dans la série de cas. Cinq patients de la série de cas sur six ont signalé des symptômes de confusion (83 %); cependant, on n’avait pas interrogé les patients de la série de cas au sujet de ce symptôme en particulier. L’arthralgie a été signalée chez 48 % des patients de la série de cas (n=12/25), mais on n’a pas saisi ce symptôme uniformément dans les observations médicales. Dans le cadre des observations médicales et de la série de cas, tous les patients ont reçu de la doxycycline oralement, la norme de soins pour l’AGH au Canada. Parmi les patients des observations médicales, 91 % ont reçu une thérapie empirique, tandis qu’un patient a reçu une thérapie ciblée. Toutefois, dans la série de cas, on n’a pas précisé si le traitement à la doxycycline était empirique ou ciblé. L’hospitalisation a été signalée dans 49 % des cas (18 cas sur 37), dont 10 % (2 patients hospitalisés sur 18) ont nécessité des soins intensifs. On n’a signalé aucun décès. En raison du manque de cohérence et des variations dans le signalement des données, il a été impossible de déterminer la durée d’hospitalisation médiane. Les résultats hématologiques et biochimiques au moment de la présentation sont résumés au Tableau 3. La leucopénie a été signalée dans 65 % des cas (20/31), cependant, les observations médicales n’ont pas toutes inclus les données sur ce paramètre. On a observé la thrombopénie (faible nombre de plaquettes) dans 84 % des cas (31/37). Tant dans les observations médicales que dans la série de cas, le nombre médian de lymphocytes était de 0,3 x 109/L et de 0,7 x109/L, respectivement. Ces valeurs médianes représentent le nombre de lymphocytes sous la fourchette de référence (c’est-à-dire la fourchette normale de 0,8 à 3,3 x109/L chez les hommes). Une valeur d’ALT élevée a été signalée dans 64 % des cas (n=21/33). Le niveau d’AST était élevé chez tous les patients des observations médicales évaluées (n=8). Le niveau d’AST médian était 75 UI/L. Le marqueur inflammatoire aigu, soit la protéine CRP, était élevé dans cette population. Seules deux observations médicales comprenaient des données sur la protéine CRP, toutes deux élevées, tandis que la série de cas n’a pas signalé un pourcentage de patients chez qui elle était élevée, la mesure médiane était 82 (écart interquartile de 35,5 à 171). On a mesuré le sérum ferritine chez trois patients des observations médicales, et il était élevé pour chacun, et la mesure médiane était de 4 740 ug/ml et un écart interquartile de 1 964 à 4 740. On a signalé l’anémie chez 39 pour cent des patients évalués (13/33).
Tableau 3. Conclusions hématologiques et biochimiques dans les observations médicales et la série de cas au moment de la présentation

a. Le Conseil médical du Canada.29 b. L’anémie a été définie lorsque les niveaux d’hémoglobine étaient sous 125 g/L chez les hommes, et 115 g/L chez les femmes (Le Conseil médical du Canada).29 c. L’anémie a été définie lorsque les niveaux d’hémoglobine étaient sous 130 g/L chez les hommes, et 120 g/L chez les femmes, selon Campeau et al. (2021),28 à l’hôpital local.
Dépistage diagnostique visant à confirmer les maladies transmises par les tiques
La réaction en chaîne par polymérase (PCR), dans du sang total, est la meilleure approche pour confirmer l’AGH lorsqu’elle est utilisée dans les deux premières semaines suivant l’infection, et fut l’approche la plus employée dans les études incluses (signalée chez 34/34 patients, 100 % déclarés positifs)7,30 (Tableau 4). La sérologie, une approche plus traditionnelle pour établir un diagnostic de l’AGH, peut identifier des infections antérieures en détectant des anticorps latents; cependant, elle est susceptible à la réactivité croisée avec des anticorps d’autres infections transmises par les tiques.7 Par ailleurs, la sérologie est souvent négative pour les infections aiguës.30 On a procédé à une sérologie chez 29 patients atteints d’AGH confirmée et elle était positive dans 41 % des cas. Il convient de noter que tous les patients testés dans les observations médicales (n=8) ont affiché des résultats de sérologie positifs, tandis que 4 patients sur 21 ont été déclarés positifs dans la série de cas. Dans la première semaine de la maladie, un examen au microscope du frottis de sang périphérique peut révéler des morulas dans les granulocytes.7 L’identification des morulas constitue une forte indication d’infection à l’AGH.7 On a effectué l’examen de frottis de sang périphérique pour déceler la présence de morulas chez 11 patients, dont 82 % ont produit des résultats positifs. Par la suite, on a confirmé que tous les patients dont les morulas étaient détectables étaient atteints de l’AGH par l’entremise de la PCR. En plus de l’AGH, on a aussi évalué certains patients dans cette étude pour des co-infections par d’autres agents pathogènes transmis par les tiques. Une sérologie positive pour la maladie de Lyme a été signalée chez 41 % des patients testés (n=32). Toutes les études ayant noté une sérologie positive pour la maladie de Lyme provenaient d’infections antérieures et n’indiquaient pas une co-infection actuelle avec l’AGH.1,25,28 Un patient a été déclaré positif pour une co-infection avec le virus Powassant par le biais de la sérologie.1 Une multiplication par un facteur de quatre dans les titres d’anticorps entre les phases aiguës et convalescentes a confirmé qu’il s’agissait d’une infection aiguë.7 Bien qu’initialement un patient ait été déclaré positif pour R. rickettsii par la sérologie, une analyse durant la convalescence n’a pas démontré une augmentation par un facteur de quatre dans les titres d’anticorps, éliminant la possibilité de co-infection.12
Tableau 4. Tests de diagnostic pour les maladies transmises par les tiques : données combinées des observations médicales et de la série de cas.

* Edginton et al. (2018) ont suggéré la possibilité de résultats faux positifs de l’analyse de réactivité croisée ou d’une exposition antérieure à une infection; aucun changement dans les titres d’IgG pour R. rickettsii à 1:64.
Discussion
Depuis les 15 dernières années, 37 cas canadiens d’anaplasmose granulocytaire humaine (AGH) ont été décrits dans des articles évalués par les pairs. Ces rapports offrent un aperçu important quant à la présentation de cette maladie transmise par les tiques au Canada. Une évaluation critique a confirmé que les études incluses étaient méthodologiquement solides et transparentes, renforçant la confiance dans la synthèse des données probantes. Bien que seuls 37 cas aient été publiés, cela sous-estime presque certainement le véritable fardeau, en raison de signalements limités et d’une faible sensibilisation clinique. Depuis mars 2024, l’AGH est désormais à déclaration obligatoire au Canada,16 une étape importante vers une surveillance standardisée. Un meilleur signalement aidera à cerner l’impact de la maladie et orientera les mesures de préparation en matière de santé publique.
Données démographiques
Notre revue a révélé que les hommes plus âgés étaient touchés de façon disproportionnelle, ce qui correspond aux données des États-Unis, suggérant une plus forte exposition aux tâches en plein air et à l’élevage d’animaux.31 Il est possible que les femmes soient moins exposées en raison de comportements défensifs.31 Dans la même veine, Acosta-España et al. (2025) ont signalé un âge médian de 61 ans et des cas impliquant des hommes à hauteur de 71 %.20 Des patients plus jeunes peuvent souffrir d’infections moins graves ou asymptomatiques, ce qui explique la rareté des cas sous l’âge de 50 ans.28 On a documenté des cas pédiatriques dans le monde, mais aucun au Canada.20,32 Dans les cas au Canada, des données sur la race ou l’ethnicité font défaut. Cette lacune est significative dans un pays multiethnique, comportant de grandes populations autochtones. Aux États-Unis, on a signalé une plus forte incidence parmi les Amérindiens dans un grand nombre de fourchettes d’âge,33 ce qui suggère le besoin d’études ciblées au Canada.
Manifestations cliniques
Les profils de symptômes au Canada chevauchent les conclusions à l’échelle internationale, mais ils varient dans la prévalence. La fièvre était quasi universelle, tandis que la fatigue, les céphalées et les myalgies étaient courantes. Comparés aux revues systématiques de Dumic et al. (2022) et d’Acosta-España (2025), les cas canadiens ont démontré une plus forte prévalence de la fatigue (97 % par rapport à 59 % et 9,6 %) et des céphalées (88 % par rapport à 37,3 % et 20 %), mais une moindre fréquence d’éruptions cutanées (10 % par rapport à 17 % et 5,5 %).5,20 On a signalé des symptômes gastro-intestinaux, comme la diarrhée, la nausée et des vomissements, mais de façon irrégulière.34 Aucun cas canadien n’a signalé l’érythème migrant, soulignant les difficultés de poser un diagnostic par rapport à la maladie de Lyme.
Constatations en laboratoire
Les anomalies observées en laboratoire correspondaient étroitement aux données internationales. La thrombopénie était présente dans 84 % des cas canadiens, comparés à 72 % mondialement.5 Son mécanisme demeure incertain, même si, dans un cas, des analyses de la moelle osseuse suggèrent qu’A. phagocytophilum pourrait infecter les mégacaryocytes, réduisant la production de plaquettes.26 La transaminite était plus fréquente dans les signalements au Canada (niveau d’ALT élevé à 64 %, niveau d’AST élevé à 100 %) par rapport aux données mondiales (48 % et 57 %).5 L’absence de données sur l’AST dans la série de cas canadienne limite l’interprétation, mais d’autres études signalent une élévation des transaminases dans jusqu’à 70 % des cas.9 Les données sur la lymphopénie et la protéine CRP n’ont pas été signalées de manière systématique, mais elles représentent d’importants facteurs de l’AGH. La suppression de la moelle osseuse pourrait expliquer la lymphopénie relevée dans plusieurs cas.26 L’hyperferritinémie, un autre biomarqueur potentiel, n’a pas été signalé systématiquement, mais pourrait refléter une inflammation d’origine cytokinique. Trois cas canadiens ont développé la lymphohistiocytose hémophagocytaire (LH), une grave condition hyperinflammatoire.1,2,25 Ceci souligne l’importance de considérer l’AGH dans la LH idiopathique, surtout chez les patients ayant un haut risque d’exposition aux tiques.
Méthodes de diagnostic
Puisque le signalement de l’AGH est devenu obligatoire au pays en 2024,16 le diagnostic demeure fondé sur une combinaison de microscopie, de PCR et de sérologie.36,37 La Figure 4 présente un diagramme résumant les approches en matière d’analyses de laboratoire lorsqu’on soupçonne l’AGH, basée sur les directives des Centers for Disease Control and Prevention et de l’Agence de la santé publique du Canada.6,7 Microscopie : Les frottis de sang périphérique provenant de sang total peuvent identifier les morulas dans les granulocytes, qui apparaissent comme des grappes de coccobacilles bleu profond.10 Bien qu’on pourrait le penser, les morulas ne sont pas pathognomoniques, comme l’espèce Ehrlichia qui produit des conclusions semblables.7,38–41 Par ailleurs, on peut mal interpréter les artéfacts, soulignant la nécessité de technologistes de laboratoire expérimentés. Dans les cas canadiens, on a identifié des morulas chez 82 % des patients examinés, par rapport à 44 % et à 69 % dans les revues mondiales.5,20 Rand et al. (2014) ont conclu que compter 200 granulocytes améliorait la sensitivité à 100 %, ce qui suggère que la microscopie peut être un outil pratique et rentable, si elle est mise en œuvre adéquatement.10 Coloration de Gram et culture : On ne peut pas mettre en culture A. phagocytophilum au moyen de méthodes habituelles et la bactérie ne présente pas les composants typiques de la paroi cellulaire des bactéries à Gram négatif, ce qui rend la coloration de Gram inefficace.3,5,7 PCR : La PCR avec du sang total demeure l’outil de diagnostic précoce le plus fiable,7,8,40,41 mais la sensibilité diminue après un traitement aux antibiotiques.7 Une étude canadienne a démontré que la PCR avec du sérum atteignait une sensibilité de 84,8 % à 95,8 %, légèrement plus faible qu’avec du sang total, ce qui suggère que le sérum est une option viable.8 La PCR peut aussi détecter une infection dans le liquide céphalorachidien, la moelle osseuse et les tissus solides.16 Sérologie : L’analyse des anticorps par immunofluorescence indirecte (IFI) de l’IgG dans le sérum est la méthode sérologique de préférence pour détecter l’AGH.7 Une hausse par un facteur de quatre des titres entre les échantillons aigus et convalescents confirme une infection.16 Cependant, les anticorps de l’IgG peuvent demeurer élevés durant des mois ou des années, et l’IgM n’est pas fiable en raison de la réactivité croisée et de la variabilité.7 Les directives canadiennes recommandent les paires de sérum, prélevées durant les deux premières semaines, et de nouveau, 2 à 6 semaines plus tard.6

Figure 4. Approches d’analyses de laboratoire recommandées pour l’AGH soupçonnée.
Co-infections et réactivité croisée
Les tiques Ixodes scapularis et pacificus peuvent être porteuses d’A. phagocytophilum, B. burgdorferi, B. microti et du virus Powassan, et peuvent abriter un grand nombre d’agents pathogènes simultanément, ce qui augmente le risque de co-infection suivant une seule piqûre de tique.1 Au Canada, on estime que les taux d’infection de B. burgdorferi et d’A. phagocytophilum se situent entre 2,3 % et 10 %; les cliniciens doivent donc considérer la possibilité d’infections simultanées.2 En outre, à mesure que les cas d’infection de babésiose et du virus Powassan continuent d’augmenter, il faut aussi considérer ces agents pathogènes, surtout chez les patients qui ne montrent aucune amélioration clinique après le traitement, car la doxycycline est inefficace contre ces agents pathogènes.42, 43 Dans les analyses sérologiques, il faut inclure tant les échantillons aigus que les échantillons convalescents, mais la PCR est plus fiable lorsqu’on l’effectue avant l’administration d’antibiotiques. La PCR est la méthode privilégiée pour poser le diagnostic de toutes ces infections potentielles.6,7,42,43,44 Toutefois, dans le cas de la détection du virus Powassan, on utilise généralement la sérologie, car la PCR nécessite du liquide céphalorachidien ou des tissus du cerveau pour effectuer l’analyse.43 La réactivité croisée peut aussi entraîner une sérologie de Lyme fausse positive.24 Un cas confirmé par la PCR a été déclaré séropositif pour B. burgdorferi, mais le résultat était négatif selon la PCR, suggérant une réactivité croisée plutôt qu’une véritable co-infection.25 Dans sept cas supplémentaires, la sérologie a suggéré une co-infection possible, mais la PCR n’a pas confirmé le résultat.
Limitations
La présente revue est limitée, car elle repose sur des observations médicales et une série de cas, qui représentent des données probantes de bas niveau et qui sont souvent axées sur des cas graves. La cueillette de données rétrospectives, des rapports de laboratoire incomplets et un manque de suivi restreignent la possibilité de généralisation. La plupart des patients étaient plus âgés, ce qui pourrait avoir introduit un biais dans les conclusions. Ces limitations soulignent la nécessité d’une surveillance prospective et d’une cueillette de données systématique sous l’égide du nouveau cadre de signalement national.
Conclusion
Au Canada, l’anaplasmose demeure moins répandue que la maladie de Lyme, reflétant son établissement plus récent parmi la population de tiques à pattes noires.12 Cependant, à mesure qu’A. phagocytophilum se propage vers le nord, les incidences vont probablement augmenter. Les cliniciens et les technologistes de laboratoire doivent demeurer vigilants, car l’AGH non traitée peut être mortelle. Il est important de noter que les symptômes disparaissent dans un délai de 48 heures après la première dose de doxycycline, ce qui souligne l’importance d’un diagnostic rapide. La présente revue fait une synthèse des données de cas au Canada, soulignant des tendances démographiques, les manifestations cliniques, les marqueurs de laboratoire et les approches en matière de diagnostics. Les conclusions pourraient façonner l’élaboration de lignes directrices nationales pour le diagnostic et appuyer la préparation des soins de santé pour cette maladie émergente transmise par les tiques.
Remerciements
Les auteurs souhaitent remercier Danielle Carswell, BHSc, MLT et le Dr Brian Jollymore, MD pour leurs contributions intellectuelles dans le cadre de cette étude. Les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts et n’avoir reçu aucun financement externe pour ce travail.
Jiachun Zheng MLT BHSc1,2
Megan Swetnam MLT BHSc MSc1,2

Robert Gilbert PhD1

Stephanie Lea RTR MAHSR PhD1

1 École des sciences de la santé, faculté de la santé, Université Dalhousie, Halifax (Nouvelle-Écosse) 2 Département de pathologie et de médecine de laboratoire, Santé Nouvelle-Écosse (Nouvelle-Écosse)
Jiachun Zheng MLT BHSc1,2

Megan Swetnam MLT BHSc MSc1,2

Robert Gilbert PhD1

Stephanie Lea RTR MAHSR PhD1